Interview Alain Soral - 19 Juin 2006
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Monsieur Alain Soral, vous êtes un polémiste et essayiste reconnu. La chambre criminelle de la Cour de Cassation vient de censurer l’arrêt rendu par la Cour d’appel de Montpellier dans l’affaire « Aurélien D. » parce que, selon les magistrats, les pirates – au sens du droit positif actuel – ne respectent pas les droits d’auteur, ils ne peuvent donc plus bénéficier de l’exception de la copie privée. Qu’en pensez-vous ?

AS: Je n’y connais pas grand chose. Il me semble que tout ça est une affaire de gros sous liée à deux facteurs : la concentration-absorption des petits éditeurs-producteurs par les gros, qui a fait passer ce petit monde d’une logique artistique à une logique purement capitalistique. La médiocrité de la production actuelle, liée à cette dérive, débouchant logiquement sur une baisse des ventes, baisse des revenus que les nouveaux maîtres du secteur essaient de compenser par la judiciarisation…

Le projet de loi DADVSI actuellement devant le Parlement fait couler beaucoup d’encre numérique. Ne pensez-vous pas qu’entre le lobbying des éditeurs et le tapage médiatique des partisans de la licence globale, le débat finit par manquer de subtilité et de richesse ? Pourquoi cantonner les arguments aux seuls échanges de musiques et de films ? Qu’en est-il de la presse écrite ?

AS: Votre remarque donne raison à mon analyse, ceux qui insufflent ce mauvais esprit sont bien les déficitaires du capitalisme show-biz, qui tentent par ces gesticulations de cacher leur incompétence et leur travail de destruction du secteur. Le vieux monde du support papier est pris en otage dans cette affaire…

Tariq Krim livre de très intéressantes analyses économiques sur la libéralisation des échanges de contenus sur le web. Sa théorie s’appuie notamment sur la transformation du consommateur en producteur, cette dualité de l’internaute démultipliant à terme les échanges, donc les revenus. L’auteur n’a-t-il pas tout à gagner dans cette libéralisation ?

AS: Bien sûr, le petit groupe de musique, l’écrivain de talent, forcément barré, marginalisé par le système, a tout intérêt à ce que ses œuvres circulent sur le net pour se faire connaître. Moi même je ne vis que de ça, et tous les musiciens que je connais me disent que c’est le téléchargement sauvage qui les fait connaître et amène du public à leurs concerts, concerts qui les font vivre au sens pécuniaire et humain du terme.

Les industries musicales et cinématographiques ayant transformé l’artiste en agent de production et son œuvre en produit de consommation, n’est-il pas inéluctable de voir se reproduire sur internet les même phénomènes que dans le monde industriel (contrefaçon, problème de droit du travail, de maîtrise de la diffusion, etc.) ? 

AS: Le contrôle d’internet par les mêmes qui contrôlent déjà le reste est évidemment l’enjeu majeur. Tout le problème est de savoir si le système aura le temps de détruire la liberté du net ou si la liberté du net, qui reflète le ras le bol des gens envers le système, tiendra le temps que le système s’écroule sur lui-même. Mon optimisme me donne envie de croire à la deuxième hypothèse… 

Les déséquilibres actuels et la revendication d’une exception culturelle artistique qui devrait être consacrée par le droit positif ne sont-ils pas le reflet d’une immaturité politique des artistes ?

AS: Les artistes institutionnels ont acceptés, et même accompagnés de leur médiocrité servile, toutes les régressions libérales depuis 25 ans. Et les voilà maintenant qui exigent que ce libéralisme mondialisé les épargne, eux et eux seuls, au nom de cette bouillie de conformisme qu’ils appellent pompeusement Culture ! Au regard de leur production, de leur rôle, c’est d’une parfaite obscénité. En résumé, je souhaite leur disparition de la scène ! 

Dans le droit fil de la question précédente, ne pensez vous pas qu’il est inéluctable de voir l’internaute consommer – si possible gratuitement - du numérique quand les publicités présentent un modèle où la réussite absolue se concrétise par la possession d’un baladeur numérique et d’un portable wifi, 3G, « multimédiakidiffuselesmatchjuskedanslestoilettesdérestorants » ? Entre la tentation perpétuelle et la réalité économique des ménages, le piratage n’est-il pas un risque sanctionnant un système de création artisanal devenu industriel ?

AS: Oui. Pour résumer moi aussi ma réponse précédente, c’est à la fois logique et moral.

Que peut le juriste face à cette réalité ?

AS: Pas grand chose, suivre, tenter d’ordonner la dérive pour faire croire que dans notre monde bourgeois c’est la Loi qui prime, alors qu’elle ne fait jamais que s’adapter à la logique du Capital, à la dérive de l’accumulation…

L’auteur est-il condamné à rester soumis à son protecteur-mécène hier, à son éditeur aujourd’hui, au consommateur et au marché demain ?

AS: Le créateur authentique a déjà suffisamment à faire avec les affres de la création pour trouver le temps et l’énergie de se poser cette question. Je pense plutôt que, s’il doit advenir, son salut viendra de ces éternels petits entrepreneurs qui savent, dans les moments de crise, proposer des solutions alternatives et se faire accepter au nom de l’intérêt commun. Au milieu de tant d’absurdité orwellienne, c’est sur leur imagination que je compte pour réintroduire un peu d’échelle humaine…

Alain SORAL - Sociologue - Essayiste

 





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